aux gros favoris parlait d'une voix brusque:
?Ainsi, tu es m��decin? disait-il �� l'oncle.
--Oui, monsieur le commandant.
--Appelle-moi ?commandant? tout court, ou ?citoyen[1] commandant,? je te l'ai d��j�� dit; les ?monsieur?[2] et les ?madame?[3] sont pass��s de mode. Mais tu dois conna?tre le pays; un m��decin de campagne est toujours sur les quatre chemins.[4] A combien sommes-nous de Kaiserslautern?
--A sept lieues, commandant.
--Et de Pirmasens?
--A huit environ.
--Et de Landau?
--Je crois �� cinq bonnes lieues.
--Je crois... �� peu pr��s... environ... est-ce ainsi qu'un homme du pays doit parler? ��coute, tu m'as l'air d'avoir peur; tu crains que, si les habits blancs[5] passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m'auras donn��s. ?te-toi cette id��e de la t��te: la R��publique fran?aise te prot��ge.?
Le jour grisatre commen?ait �� poindre dehors; on voyait l'ombre de la sentinelle se promener l'arme au bras devant nos fen��tres. Une sorte de silence s'��tait ��tabli. La pendule allait lentement, le feu p��tillait toujours dans la cuisine.
Cela durait depuis quelques instants, lorsqu'un grand bruit s'��leva dans la rue; des vitres saut��rent, une porte s'ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit �� crier:
?Au secours! au feu!?
8 Mais personne ne bougeait dans le village; chacun ��tait bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant ��coutait.
?Sergent Lafl��che!? dit-il.
Le sergent ��tait all�� voir, il ne parut qu'au bout d'un instant.
?Qu'est-ce qui se passe? lui demanda le commandant.
--C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d'obtemp��rer aux r��quisitions de la citoyenne Th��r��se, r��pondit le sergent d'un air grave.
--Eh bien! qu'on me l'am��ne.?
Le sergent sortit.
Deux minutes apr��s, notre all��e se remplissait de monde; la porte se rouvrit, et Joseph Spick parut sur le seuil, entre quatre soldats de la R��publique.
Derri��re, dans l'ombre, se voyait la t��te d'une femme pale et maigre, qui attira tout de suite mon attention; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allong�� et les cheveux d'un noir bleuatre. Ses yeux ��taient grands et noirs.
Le commandant attendait que tout le monde f?t entr��, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s'adressant �� la femme, qui venait de relever son chapeau d'un mouvement de t��te:
?Eh bien, Th��r��se, fit-il, qu'est-ce qui se passe?
--Vous savez, commandant, qu'�� la derni��re ��tape je n'avais plus une goutte d'eau-de-vie,[1] dit-elle d'un ton ferme et net; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement j'ai d��couvert[2] la branche[3] de sapin �� la porte de cet homme. Le caporal Merlot, 9 le fusilier Cincinnatus et le tambour-ma?tre Horatius Cocl��s me suivaient pour m'aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l'eau-de-vie, n'importe quoi; mais le kaiserlick[1] n'avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd.[2] On se met donc �� chercher, �� regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l'entr��e de la cave au fond d'un b?cher, dans la cour, derri��re un tas de fagots qu'il avait mis devant.
?Nous aurions pu nous facher; au lieu de cela, nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l'eau-de-vie; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir charg��s, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit �� crier comme un aveugle,[3] et, au lieu d'accepter mes assignats,[4] il les d��chira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant d��pos�� sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fen��tre de sa baraque. C'est alors que le sergent Lafl��che est arriv��. Voil�� tout, commandant.?
Quand cette femme eut parl�� de la sorte, elle se retira derri��re les autres.
Et le commandant s'adressant en allemand �� Joseph Spick, lui dit en fron?ant les sourcils:
?Dis donc, toi, est-ce que tu veux ��tre fusill��? Cela ne co?tera que la peine de te conduire dans ton jardin! Ne sais-tu pas que le papier de la R��publique vaut mieux que l'or des tyrans? ��coute, pour cette fois je veux bien te faire grace, en consid��ration de ton ignorance; mais s'il t'arrive encore de 10 cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais[1] fusiller sur la place du village, pour servir d'exemple aux autres. Allons, marche, grand imb��cile!?
Puis se tournant vers la cantini��re:
?C'est bien, Th��r��se, dit-il.?
Tout le monde sortit, Th��r��se en t��te et Joseph le dernier.
Le commandant se leva, s'avan?a jusqu'�� l'une des fen��tres et se mit �� regarder le village. L'oncle et moi nous regardions �� l'autre fen��tre. Il pouvait ��tre alors cinq heures du matin.
III
Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombr��e de gens endormis, les uns ��tendus, les autres repli��s, la t��te sur le sac.
A droite de notre grange, devant

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