Lingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I | Page 4

Miguel de Cervantes Saavedra
pas dit un mot. Et, d'ailleurs, ses fabuleuses et extravagantes inventions ont-elles �� d��m��ler quelque chose avec les ponctuelles exigences de la v��rit��, ou les observations de l'astronomie? Que lui importent les mesures g��om��triques ou l'observance des r��gles et arguments de la rh��torique? A-t-il, enfin, �� pr��cher quelqu'un, en m��lant les choses humaines et divines, ce qui est une sorte de m��lange que doit r��prouver tout entendement chr��tien? L'imitation doit seulement lui servir pour le style, et plus celle-l�� sera parfaite, plus celui-ci s'approchera de la perfection. Ainsi donc, puisque votre ouvrage n'a d'autre but que de fermer l'acc��s et de d��truire l'autorit�� qu'ont dans le monde et parmi le vulgaire les livres de chevalerie, qu'est-il besoin que vous alliez mendiant des sentences de philosophes, des conseils de la sainte ��criture, des fictions de po?tes, des oraisons de rh��toriciens et des miracles de bienheureux? Mais tachez que, tout uniment, et avec des paroles claires, honn��tes, bien dispos��es, votre p��riode soit sonore et votre r��cit amusant, que vous peigniez tout ce que votre imagination con?oit, et que vous fassiez comprendre vos pens��es sans les obscurcir et les embrouiller. Tachez aussi qu'en lisant votre histoire, le m��lancolique s'excite �� rire, que le rieur augmente sa gaiet��, que le simple ne se fache pas, que l'habile admire l'invention, que le grave ne la m��prise point, et que le sage se croie tenu de la louer. Surtout, visez continuellement �� renverser de fond en comble cette machine mal assur��e des livres de chevalerie, r��prouv��s de tant de gens, et vant��s d'un bien plus grand nombre. Si vous en venez �� bout, vous n'aurez pas fait une mince besogne.?
J'avais ��cout�� dans un grand silence tout ce que me disait mon ami, et ses propos se grav��rent si bien dans mon esprit, que, sans vouloir leur opposer la moindre dispute, je les tins pour sens��s, leur donnai mon approbation, et voulus m��me en composer ce prologue, dans lequel tu verras, lecteur b��n��vole, la prudence et l'habilet�� de mon ami, le bonheur que j'eus de rencontrer en temps si opportun un tel conseiller, enfin le soulagement que tu go?teras toi-m��me en trouvant dans toute son ing��nuit��, sans m��lange et sans d��tours, l'histoire du fameux don Quichotte de la Manche, duquel tous les habitants du district de la plaine de Montiel ont l'opinion qu'il fut le plus chaste amoureux et le plus vaillant chevalier que, de longues ann��es, on ait vu dans ces parages. Je ne veux pas trop te vanter le service que je te rends en te faisant conna?tre un si digne et si notable chevalier; mais je veux que tu me saches gr�� pourtant de la connaissance que je te ferai faire avec le c��l��bre Sancho Panza, son ��cuyer, dans lequel, �� mon avis, je te donne rassembl��es toutes les graces du m��tier qui sont ��parses �� travers la foule innombrable et vaine des livres de chevalerie. Apr��s cela, que Dieu te donne bonne sant��, et qu'il ne m'oublie pas non plus. _Vale._
LIVRE PREMIER
Chapitre I
_Qui traite de la qualit�� et des occupations du fameux hidalgo don Quichotte de la Manche._
Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au ratelier, rondache antique, bidet maigre et l��vrier de chasse. Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de boeuf, une vinaigrette presque tous les soirs, des abatis de b��tail[12] le samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelque pigeonneau outre l'ordinaire, consumaient les trois quarts de son revenu. Le reste se d��pensait en un pourpoint de drap fin et des chausses de panne avec leurs pantoufles de m��me ��toffe, pour les jours de f��te, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il se faisait honneur les jours de la semaine. Il avait chez lui une gouvernante qui passait les quarante ans, une ni��ce qui n'atteignait pas les vingt, et de plus un gar?on de ville et de campagne, qui sellait le bidet aussi bien qu'il maniait la serpette. L'age de notre hidalgo frisait la cinquantaine; il ��tait de complexion robuste, maigre de corps, sec de visage, fort matineux et grand ami de la chasse. On a dit qu'il avait le surnom de Quixada ou Quesada, car il y a sur ce point quelque divergence entre les auteurs qui en ont ��crit, bien que les conjectures les plus vraisemblables fassent entendre qu'il s'appelait Quijana. Mais cela importe peu �� notre histoire; il suffit que, dans le r��cit des faits, on ne s'��carte pas d'un atome de la v��rit��.
Or, il faut savoir que cet hidalgo, dans les moments o�� il restait oisif, c'est-��-dire �� peu pr��s toute l'ann��e, s'adonnait �� lire des livres de chevalerie, avec tant de go?t et de plaisir, qu'il en oublia presque

 / 266
Tip: The current page has been bookmarked automatically. If you wish to continue reading later, just open the Dertz Homepage, and click on the 'continue reading' link at the bottom of the page.