faisait la br��che ouverte dans sa tartine; mais, chaque fois, il me trouva avec ma tasse de th�� sur un genou et ma tartine intacte sur l'autre. Enfin, je consid��rai que le sacrifice ��tait in��vitable, je devais le faire de la mani��re la moins extraordinaire et la plus compatible avec les circonstances. Profitant donc d'un moment o�� Joe avait les yeux tourn��s, je fourrai ma tartine dans une des jambes de mon pantalon.
Joe paraissait ��videmment mal �� l'aise de ce qu'il supposait ��tre un manque d'app��tit, et il mordait tout pensif �� m��me sa tartine des bouch��es qu'il semblait avaler sans aucun plaisir. Il les tournait et retournait dans sa bouche plus longtemps que de coutume, et finissait par les avaler comme des pilules. Il allait saisir encore une fois, avec ses dents, le pain beurr�� et avait d��j�� ouvert une bouche d'une dimension fort raisonnable, lorsque, ses yeux tombant sur moi, il s'aper?ut que ma tartine avait disparu.
L'��tonnement et la consternation avec lesquels Joe avait arr��t�� le pain sur le seuil de sa bouche et me regardait, ��taient trop ��vidents pour ��chapper �� l'observation de ma soeur.
Qu'y a-t-il encore? dit-elle en posant sa tasse sur la table.
--Oh! oh! murmurait Joe, en secouant la t��te d'un air de s��rieuse remontrance, mon petit Pip, mon camarade, tu te feras du mal, ?a ne passera pas, tu n'as pas pu la macher, mon petit Pip, mon ami!
--Qu'est-ce qu'il y a encore, voyons? r��p��ta ma soeur avec plus d'aigreur que la premi��re fois.
--Si tu peux en faire remonter quelque parcelle, en toussant, mon petit Pip, fais-le, mon ami! dit Joe. Certainement chacun mange comme il l'entend, mais encore, ta sant��!... ta sant��!...?
�� ce moment, ma soeur furieuse avait attrap�� Joe par ses deux favoris et lui cognait la t��te contre le mur, pendant qu'assis dans mon coin je les consid��rais d'un air vraiment piteux.
?Maintenant, peut-��tre vas-tu me dire ce qu'il y a, gros niais que tu es!? dit ma soeur hors d'haleine.
Joe promena sur elle un regard d��sesp��r��, prit une bouch��e d��sesp��r��e, puis il me regarda de nouveau:
?Tu sais, mon petit Pip, dit-il d'un ton solennel et confidentiel, comme si nous eussions ��t�� seuls, et en logeant sa derni��re bouch��e dans sa joue, tu sais que toi et moi sommes bons amis, et que je serais le dernier �� faire aucun mauvais rapport contre toi; mais faire un pareil coup...?
Il ��loigna sa chaise pour regarder le plancher entre lui et moi; puis il reprit:
?Avaler un pareil morceau d'un seul coup!
--Il a aval�� tout son pain, n'est-ce pas? s'��cria ma soeur.
--Tu sais, mon petit Pip, reprit Joe, en me regardant, sans faire la moindre attention �� Mrs Joe, et ayant toujours sous la joue sa derni��re bouch��e, que j'ai aval�� aussi, moi qui te parle... et souvent encore... quand j'avais ton age, et j'ai vu bien des avaleurs, mais je n'ai jamais vu avaler comme toi, mon petit Pip, et je m'��tonne que tu n'en sois pas mort; c'est par une permission du bon Dieu!?
Ma soeur s'��lan?a sur moi, me prit par les cheveux et m'adressa ces paroles terribles:
?Arrive, mauvais garnement, qu'on te soigne!?
Quelque brute m��dicale avait, �� cette ��poque, remis en vogue l'eau de goudron, comme un rem��de tr��s efficace, et Mrs Joe en avait toujours dans son armoire une certaine provision, croyant qu'elle avait d'autant plus de vertu qu'elle ��tait plus d��go?tante. Dans de meilleurs temps, un peu de cet ��lixir m'avait ��t�� administr�� comme un excellent fortifiant; je craignis donc ce qui allait arriver, pressentant une nouvelle entrave �� mes projets de sortie. Ce soir-l��, l'urgence du cas demandait au moins une pinte de cette drogue. Mrs Joe me l'introduisit dans la gorge, pour mon plus grand bien, en me tenant la t��te sous son bras, comme un tire-bottes tient une chaussure. Joe en fut quitte pour une demi-pinte, qu'il dut avaler, bon gr��, mal gr��, pendant qu'il ��tait assis, machant tranquillement et m��ditant devant le feu, parce qu'il avait peut-��tre eu mal au coeur. Jugeant d'apr��s moi, je puis dire qu'il y aurait eu mal apr��s, s'il n'y avait eu mal avant.
La conscience est une chose terrible, quand elle accuse, soit un homme, soit un enfant; mais quand ce secret fardeau se trouve li�� �� un autre fardeau, enfoui dans les jambes d'un pantalon, c'est (je puis l'avouer) une grande punition. La pens��e que j'allais commettre un crime en volant Mrs Joe, l'id��e que je volerais Joe ne me serait jamais venue, car je n'avais jamais pens�� qu'il e?t aucun droit sur les ustensiles du m��nage; cette pens��e, jointe �� la n��cessit�� dans laquelle je me trouvais de tenir sans relache ma main sur ma tartine, pendant que j'��tais assis ou que j'allais �� la cuisine chercher quelque chose ou faire quelques petites commissions, me rendait presque fou. Alors, quand

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