La sirène | Page 3

Gustave Toudouze
et un peu f��minin dans les contours. L'oeil, tr��s-bleu, semblait regarder plus loin que la vie mat��rielle, plus loin que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul ��tait n�� po?te, avec ce temp��rament nerveux, impressionnable, presque maladif, particulier �� certains amants de la muse. Souvent, plong�� dans ses r��flexions ou emport�� par quelque r��verie, il se laissait entra?ner hors de toute limite mat��rielle, suivant son r��ve au del�� du possible, et finissant par en faire une r��alit�� qu'il voulait adapter aux choses de la vie. C'est alors que son ami venait �� son secours, le ramenant sur la terre et s'effor?ant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux, plus petit que le po?te, brun de cheveux et de barbe, le visage color�� et les yeux vifs, ��tait aussi plus r��aliste, plus amoureux de la nature: sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le faire revenir au sentiment naturel, au terre �� terre prosa?que de la vie de chaque jour.
Tous deux avaient quitt�� Paris pour une longue excursion en pays italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes plumes et des projets de po?mes gigantesques; Julien, muni de toiles blanches, de couleurs, de pinceaux, et r��vant des tableaux cyclop��ens. S'entendant �� merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour admirer les belles choses et maudire le laid. Ils d��clar��rent Turin une ville assommante, malgr�� son mus��e, en voyant ses rues tir��es en ligne droite et aboutissant toutes �� un centre commun. Il fallut Milan pour r��habiliter l'Italie �� leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise, Saint-Marc, les gondoles et les Paul V��ron��se, s'ils n'avaient eu en perspective Florence, la cit�� des fleurs et des chefs-d'oeuvre, la patrie des Guelfes et des Gibelins. De Florence �� Rome, de Rome �� Naples, ils avaient regard��, chant�� et peint sans tr��ve ni repos. Leur dernier r��ve avant le retour �� Paris, passer une quinzaine de jours �� Capri, allait se r��aliser: le bateau les y conduisait.
?Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour de nous, quel monde pass�� nous enveloppe de sa m��moire! jusqu'�� ce ciel que le V��suve a souill�� de ses cendres, le jour o�� il a d��truit Pomp��i, jusqu'�� ce rivage lointain o�� Pline succomba! Auguste et Tib��re sont venus mourir ici, et leurs ames errantes reviennent peut-��tre visiter ces rivages L��-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre c?t��, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux r��veurs cette vue de la mer, cet aper?u sur l'��tendue; et la cendre glac��e du po?te ami de M��c��ne doit encore tressaillir, quand souffle la temp��te, quand la vague vient battre le rocher o�� il repose, et que les hurlements de la rafale clament sur son mausol��e! Plus loin, n'est-ce pas la petite ?le de Nisida?
--Oui, Nisida, avec les d��bris des r��servoirs du fastueux Lucullus. Asinius Pollion y poss��dait aussi des piscines, o�� ses voraces murenes ��taient d��licatement nourries de chair humaine.
--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.
--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudit��!
--Julien, peux-tu songer �� cela au milieu de cette magie de la nature?
--Magie! tu as raison: n'est-ce pas d��sesp��rant pour un peintre, reprenait le jeune homme d��signant les silhouettes d'Ischia et de Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel et les tons d'outremer de ces ?les!
--Contente-toi d'admirer.
--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.
--Regarde maintenant la nouvelle figure que pr��sente Capri.
?Nous arriverons bient?t: la distance diminue �� vue d'oeil.?
Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se confondait en une longue tache blanche, couronn��e par la masse vert sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'?le de Capri, s��par��e en deux par un creux profond et dressant �� une hauteur inou?e ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'��tait toujours l'?le d��crite par Su��tone comme inaccessible �� cause de l'��l��vation de ses rochers et de l'ab?me des mers qui l'encerclaient de toutes parts.
Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu �� peu: d��j�� apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des maisonnettes se dressaient, ��clatantes de blancheur sous la lumi��re vigoureuse du soleil. Une verdoyante vall��e, tach��e de points blancs, de plaques lumineuses, reliait maintenant les deux ��normes blocs qui composent l'?le. Bient?t la Speranza fut en vue de la Grande Marine, devant son ��troit rivage bord�� de barques tir��es �� sec et de maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de p��cheurs, de gamins et principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages, et
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