je me donne un travail d'abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais n��anmoins me flatter au point de me croire l'��mule de ces deux grands auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie et non dans d'abondantes lectures, que je puise toutes mes richesses. Ce que je fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si jamais quelque curieux lit mes m��moires, il reconna?tra qu'une ame candide pouvait seule s'exprimer dans un langage si simple et si uni. J'ai toujours pass�� pour tr��s na?f dans les compagnies o�� j'ai v��cu. Cet ��crit ne peut que continuer cette opinion apr��s ma mort.
J'ai nom Elme-Laurent-Jacques M��n��trier. Mon p��re, L��onard M��n��trier, ��tait r?tisseur rue Saint-Jacques �� l'enseigne de la _Reine P��dauque_, qui, comme on sait, avait les pieds palm��s �� la fa?on des oies et des canards.
Son auvent s'��levait vis-��-vis de Saint-Beno?t-le-B��tourn��, entre madame Gilles, merci��re aux _Trois-Pucelles_, et M. Blaizot, libraire �� l'_Image Sainte-Catherine_, non loin du Petit Bacchus, dont la grille, orn��e de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il m'aimait beaucoup et quand, apr��s souper, j'��tais couch�� dans mon petit lit, il me prenait la main, soulevait l'un apr��s l'autre mes doigts, en commen?ant par le pouce, et disait:
--Celui-l�� l'a tu��, celui-l�� l'a plum��, celui-l�� l'a fricass��, celui-l�� l'a mang��. Et le petit Riquiqui, qui n'a rien du tout.
"Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de mon petit doigt, le creux de la main.
Et il riait tr��s fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma m��re affirmait que le sourire restait encore sur mes l��vres le lendemain matin.
Mon p��re ��tait bon r?tisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il portait, aux jours de f��te, la banni��re des r?tisseurs, sur laquelle un beau saint Laurent ��tait brod�� avec son gril et une palme d'or. Il avait coutume de me dire:
--Jacquot, ta m��re est une sainte et digne femme.
C'est un propos qu'il se plaisait �� r��p��ter. Et il est vrai que ma m��re allait tous les dimanches �� l'��glise avec un livre imprim�� en grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caract��re qui, disait-elle, lui tirait les yeux hors de la t��te. Mon p��re passait, chaque soir, une heure ou deux au cabaret du Petit Bacchus, que fr��quentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentelli��re. Et, chaque fois qu'il en revenait un peu plus tard que de coutume, il disait d'une voix attendrie en mettant son bonnet de coton:
--Barbe, dormez en paix. Je le disais tant?t encore au coutelier boiteux: Vous ��tes une sainte et digne femme.
J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui ��tait en lui signe de r��solution, il me parla de la sorte:
--Miraut, notre bon chien, a tourn�� ma broche pendant quatorze ans. Je n'ai pas de reproche �� lui faire. C'est un bon serviteur qui ne m'a jamais vol�� le moindre morceau de dinde ni d'oie. Il se contentait pour prix de sa peine de l��cher la r?tissoire. Mais il se fait vieux. Sa patte devient raide, il n'y voit goutte et ne vaut plus rien pour tourner la manivelle. Jacquot, c'est �� toi, mon fils, de prendre sa place. Avec de la r��flexion et quelque usage, tu y r��ussiras sans faute aussi bien que lui.
Miraut ��coutait ces paroles et secouait la queue en signe d'approbation. Mon p��re poursuivit:
--Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant, afin de te former l'esprit, tu repasseras ta Croix de Dieu, et quand, par la suite, tu sauras lire toutes les lettres moul��es, tu apprendras par coeur quelque livre de grammaire ou de morale ou encore les belles maximes de l'Ancien et Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu et la distinction du bien et du mal sont n��cessaires m��me dans un ��tat m��canique, de petit renom sans doute, mais honn��te comme est le mien, qui fut celui de mon p��re et qui sera le tien, s'il pla?t �� Dieu.
A compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la chemin��e, je tournai la broche, ma Croix de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon capucin, qui venait, avec son sac, qu��ter chez mon p��re, m'aidait �� ��peler. Il le faisait d'autant plus volontiers que mon p��re, qui estimait le savoir, lui payait ses le?ons d'un beau morceau de dinde et d'un grand verre de vin, tant qu'enfin le petit fr��re, voyant que je formais assez bien les syllabes et les mots, m'apporta une belle Vie de sainte Marguerite, o�� il m'enseigna �� lire couramment.
Un jour, ayant pos��, comme de coutume, sa besace sur le comptoir, il vint s'asseoir pr��s de moi, et, chauffant ses pieds nus dans la cendre du foyer, il me fit dire pour la centi��me fois:
Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en g��sine,

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