Keraban Le Tetu, vol 1 | Page 8

Jules Verne
séduit, et elle ne sera pas à
plaindre d'avoir échangé la maison du banquier Sélim pour son palais
de Trébizonde! Amasia sera donc enlevée, et si ce n'est pas par toi,
Yarhud, ce sera par un autre!
--Ce sera par moi, vous pouvez y compter! répondit simplement le
capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici
maintenant quelles sont les bonnes.
--Parle, répondit Scarpante, qui, après avoir fait quelques pas en
réfléchissant, revint près de Yarhud.
--Si le mariage projeté, reprit le Maltais, rend plus difficile d'enlever la
jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me fournit l'occasion de
pénétrer dans la maison du banquier Sélim. En effet, je suis non
seulement un capitaine, mais un trafiquant. La _Guïdare_ a une riche
cargaison, étoffes de soie de Brousse, pelisses de martre et de zibeline,
brocarts diamantés, passementeries travaillées par les plus habiles
trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et cent objets qui peuvent exciter la
convoitise d'une jeune fiancée. Au moment de son mariage, elle se
laissera aisément tenter. Je pourrai sans doute l'attirer à bord, profiter
d'un vent favorable et prendre la mer, avant qu'on ait eu connaissance
de l'enlèvement.
--Cela me paraît bien imaginé, Yarhud, répondit Scarpante, et je ne
doute pas que tu ne réussisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa fasse
dans le plus grand secret!
--Soyez sans inquiétude, Scarpante, répondit Yarhud.
--L'argent ne te manque pas?
--Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi généreux que
votre maître.
--Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme
d'Ahmet, répondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le
seigneur Saffar compte trouver à Trébizonde!
--Cela est compris.
--Ainsi donc, dès que la fille du banquier Sélim sera à bord de la

_Guïdare_, tu feras route?...
--Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise d'ouest
bien établie.
--Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement
d'Odessa à Trébizonde?
--En comptant avec les retards possibles, les calmes de l'été ou les vents
qui changent fréquemment sur la mer Noire, la traversée peut durer
trois semaines.
--Bien! répondit Scarpante. Je serai de retour à Trébizonde vers cette
époque, et mon maître ne tardera pas à y arriver.
--J'espère y être avant vous.
--Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir
tous les égards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalité, ni violence,
quand elle sera à ton bord!...
--Elle sera respectée comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le
serait lui-même!
--Je compte sur ton zèle, Yarhud!
--Il vous est tout acquis, Scarpante.
--Et sur ton adresse!
--En vérité, dit Yarhud, je serais plus certain de réussir si ce mariage
était retardé, et il pourrait l'être au cas où quelque obstacle empêcherait
le départ immédiat du seigneur Kéraban!...
--Le connais-tu, ce négociant?
--Il faut toujours connaître ses ennemis, ou ceux qui doivent le devenir,
répondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant ici, a-t-il été
de me présenter à son comptoir de Galata sous prétexte d'affaires.
--Tu l'as vu?...
--Un instant, mais cela a suffi, et....»
En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui
parlant à voix basse:
«Eh! Scarpante, dit-il, voilà au moins un hasard singulier, et peut-être
une heureuse rencontre!
--Qu'est-ce donc?
--Ce gros homme qui descend la rue de Péra, en compagnie de son
serviteur...
--Ce serait lui?
--Lui-même, Scarpante, répondit le capitaine. Tenons-nous à l'écart, et

ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne à son
habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir s'il compte
bientôt partir, je le suivrai de l'autre côté du Bosphore!»
Scarpante et Yarhud, se mêlant aux passants, dont le nombre
s'accroissait sur la place de Top-Hané, se tinrent donc à portée de voir
et d'entendre, chose facile, car le «seigneur Kéraban»,--ainsi
l'appelait-on le plus communément dans le quartier de Galata,--parlait
volontiers à haute voix et ne cherchait jamais à dissimuler son
importante personne.

III
DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN EST TOUT SURPRIS
DE SE RENCONTRER AVEC SON AMI VAN MITTEN.
Le seigneur Kéraban, pour employer une expression moderne, était un
«homme de surface», au physique comme au moral,--quarante ans par
sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en réalité
quarante-cinq; mais sa figure était intelligente, son corps majestueux.
Une barbe, déjà grisonnante, à deux pointes, qu'il tenait plutôt courte
que longue, des yeux noirs, fins, acérés, d'un regard très vif, aussi
sensibles aux impressions les plus fugitives que le plateau d'une
balance de précision à des différences d'un dixième de carat, un menton
carré, un nez en bec de perroquet, mais sans exagération, qui allait bien
avec l'acuité des yeux, une bouche aux lèvres serrées, ne se desserrant
que pour montrer des dents d'une éclatante blancheur,
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