Les misères de Londres | Page 3

Pierre Alexis de Ponson du Terrail
le valet, impassible, se mit à l'habiller aussi gravement que s'il n'e?t jamais fait autre chose.
Puis, la toilette terminée, il le conduisit devant une grande glace à pivot mobile.
Et Shoking recula ébloui.
Il avait l'air d'un pair d'Angleterre, il était frisé, parfumé, tiré à quatre épingles, et sa longue figure famélique avait même un air de singulière distinction.
Le valet reprit le flambeau et dit:
--Maintenant, Votre Honneur veut-il descendre à la salle à manger?
Mais Shoking fut pris d'une résolution subite, et regardant le valet face à face:
--Ah! ?a, dr?le, dit-il, m'expliqueras-tu...
--Que désire savoir Votre Honneur?
--D'abord, qui tu es?
--Je me nomme John, et je suis le valet de chambre de Votre Honneur.
--Bon! et où suis-je?
--Mais Votre Honneur est chez lui.
--Allons donc!
--Aussi vrai que je me nomme John et que Votre Seigneurie...
--Voici que tu m'appelles Seigneurie, maintenant?
--Sans doute. C'est le titre qui appartient à lord Vilmot.
--Hein! qu'est-ce que cela?
--C'est le nom de Votre Seigneurie.
--Imbécile! dit Shoking, ne sais-tu donc pas qui je suis?
--Lord Vilmot, répéta le valet.
--Mais non; je m'appelle Shoking.
--Shoking est mort! dit une voix sur le seuil.
Shoking se tourna et aper?ut l'homme gris.
Lui aussi, avait fait un bout de toilette et remplacé ses guenilles par des vêtements de gentleman.
Il était même aussi correctement vêtu que le jour où, sous le nom de lord Cornhill, il s'était présenté dans Kilburn square pour visiter la maison de M. Thomas Elgin.
Shoking demeura bouche béante devant l'homme gris, qu'il n'avait jamais vu ainsi vêtu.
--Viens souper, lui dit celui-ci, et je t'expliquerai comment lord Vilmot est entré dans la peau de Shoking.
Le pauvre diable fit un pas vers la porte; mais le valet de chambre le retint par un geste respectueux:
--Je crois, dit-il, que Votre Seigneurie oublie de prendre de l'argent.
Ce mot produisit sur Shoking l'effet d'une douche d'eau glacée qui lui serait tombée sur la tête.
--De... l'argent!... balbutia-t-il.
--De l'argent, répéta le valet.
--Et où veux-tu que j'en prenne?
--Dans ton secrétaire, parbleu! dit l'homme gris, qui riait toujours.
Et il montrait dans un coin du cabinet de toilette un joli meuble de boule.
La clé était dans la serrure.
Shoking se décida à porter une main tremblante sur cette clé qui tourna.
Le meuble s'ouvrit.
--Bon! fit l'homme gris. Ouvre ce tiroir, à présent.
Shoking obéit encore.
Et soudain il fit un pas en arrière
Le tiroir était plein d'or.
--Oh! fit-il, c'est à devenir fou!
--Soit, dit l'homme gris, mais, en attendant, mets quelques guinées dans ta poche.
Et Shoking plongea une main fiévreuse dans le tiroir.
Cependant comme l'or br?le les mains de ceux qui n'ont pas l'habitude d'y toucher, le pauvre diable se montra discret; il prit cinq ou six guinées seulement et les glissa dans sa poche avec hésitation.
L'homme gris souriait toujours.
Il prit Shoking par le bras et l'entra?na.
Quand ils furent hors du cabinet de toilette, il lui dit:
--As-tu faim?
--Je ne sais pas, répondit Shoking.
--Et soif?
--Pas d'avantage.
Shoking ne savait même plus s'il était mort ou vivant: comment aurait-il pu savoir s'il avait soif ou faim?
Ils arrivèrent dans le parloir où la table était dressée.
Mais l'Irlandaise et son fils ne s'y trouvaient plus.
--Où sont-ils donc? demanda na?vement Shoking.
--Couchés, répondit l'homme gris.
--Ici?
--Parbleu!
Alors le mendiant eut un accès de raison:
--Ma?tre, dit-il, depuis que je me suis attaché à vous, je vous ai loyalement servi.
--C'est vrai, dit l'homme gris.
--Ai-je donc mérité que vous vous moquiez ainsi de moi?
--Mais je ne me moque pas, dit l'homme gris en se mettant à table.
--Vrai?
Et Shoking se mit à table à son tour en disant:
--Je crois que j'ai faim.
--Et je parie que tu as soif.
Sur ce mot, l'homme gris lui versa à boire.
--Un nectar! dit Shoking qui vida son verre d'un trait.
Puis il avisa sur un coin de la table une écritoire, du papier et une plume.
--Pourquoi donc cela? dit-il.
--Pour faire ton testament...
A ces mots, Shoking jeta un grand cri et laissa tomber sa fourchette:
--Ah! mon Dieu! fit-il, je commence à comprendre pourquoi vous me disiez que Shoking était mort... Le vin que je viens de boire était s?rement empoisonné!

III
Que se passa-t-il entre Shoking et l'homme gris, à partir de ce moment?
Qui mistress Fanoche, qui se présenta le lendemain matin, trouva-t-elle dans la maison voisine de la sienne?
Voilà ce qu'il nous est impossible de dire pour le moment, et nous allons nous transporter dans Piccadilly, à Saint-James h?tel, où étaient descendus, la veille au soir, le major sir John Waterley et sa jeune femme, arrivés par le dernier train.
Miss Emily Homboury, devenue madame Waterley, avait d?, pour obéir à la loi anglaise qui régit les grandes familles, renoncer à sa part de l'héritage paternel.
Il est vrai que son père avait mis quinze ou vingt mille livres en bank-notes dans sa corbeille de mariage, mais c'est une mince fortune pour un ménage anglais du grand monde.
Les nouveaux époux avaient donc pris, en arrivant à l'h?tel Saint-James, un appartement des plus simples.
Il était à peine huit heures du matin et quelque chose qui ressemblait aux premières
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