qu'il fait, qu'il a pris de mauvais conseils, et que vous n'en savez pas assez long pour le redresser. L'hiver qui vient emportera vos travaux, et tous les hivers les emporteront jusqu'?? ce que M. Cardonnet ait jet?? son dernier ??cu dans l'eau. Souvenez-vous de ce que je vous dis, et n'essayez pas de le persuader ?? votre p?��re. Ce serait une raison de plus pour qu'il s'obstin?��t ?? se perdre, et nous n'avons pas besoin de cela pour qu'il le fasse; mais vous serez ruin??, mon fils, et si ce n'est ici enti?��rement, ce sera ailleurs, car je tiens la cervelle de votre papa dans le creux de ma main. C'est une t?ate forte, j'en conviens, mais c'est une t?ate de fou. C'est un homme qui s'enflamme pour ses projets ?? tel point qu'il les croit infaillibles, et, quand on est b?��ti de cette fa?��on-l??, on ne r??ussit ?? rien. J'ai d'abord cru qu'il jouait son jeu, mais, ?? pr??sent, je vois bien que la partie devient trop s??rieuse, puisqu'il recommence tout ce que la derni?��re dribe a d??truit. Il avait eu jusque-l?? trop bonne chance: raison de plus; les bonnes chances rendent imp??rieux et pr??somptueux. C'est l'histoire de Napol??on, que j'ai vu monter et descendre, comme un charpentier qui grimpe sur le fa??te de la maison sans avoir regard?? si les fondations sont bonnes. Quelque bon charpentier qu'il soit, quelque chef-d'?��uvre qu'il ??tablisse, si le mur fl??chit, adieu tout l'ouvrage!??
Jean parlait avec une telle conviction, et ses yeux noirs brillaient si fort sous ses ??pais sourcils grisonnants, qu'?��mile ne put se d??fendre d'?atre ??mu. Il le supplia de lui exposer les motifs qui le faisaient parler ainsi, et longtemps le charpentier s'y refusa. Enfin, vaincu par son insistance, et un peu irrit?? par ses doutes, il lui donna rendez-vous pour le dimanche suivant.
??Vous irez ?? Ch?��teaubrun samedi ou lundi, lui dit-il; mais, dimanche, nous partirons ?? la pointe du jour, et nous remonterons le cours de l'eau jusqu'?? certains endroits que je vous montrerai. Emportez tous vos livres et tous vos instruments, si bon vous semble. S'ils ne me donnent pas raison, peu m'importe: c'est la science qui aura menti. Mais ne vous attendez pas ?? faire ce voyage-l?? ?? cheval ou en voiture, et si vous n'avez pas de bonnes jambes, ne comptez pas le faire du tout.??
Le samedi suivant, ?��mile courut ?? Ch?��teaubrun, et, comme de coutume, il commen?��a par Boisguilbault, n'osant arriver de trop bonne heure chez Gilberte.
Comme il approchait des ruines, il vit un point noir au bas de la montagne, et ce point devint bient?��t Constant Galuchet, en habit noir, pantalon et gants noirs, cravate et gilet de satin noir. C'??tait sa toilette de campagne, hiver comme ??t??; et, quelque chaleur qu'il e??t ?? supporter, quelque fatigue ?? laquelle il s'expos?��t, il ne sortait jamais du village sans cette tenue de rigueur. Il e??t craint de ressembler ?? un paysan, si, comme ?��mile, il e??t endoss?? une blouse et port?? un chapeau gris ?? larges bords.
Si le costume bourgeois de notre ??poque est le plus triste, le plus incommode et le plus disgracieux que la mode ait jamais invent??, c'est surtout au milieu des champs que tous ses inconv??nients et toutes ses laideurs ressortent. Aux environs des grandes villes, on en est moins choqu??, parce que la campagne elle-m?ame y est arrang??e, align??e, plant??e, b?��tie et mur??e dans un go??t syst??matique, qui ?��te ?? la nature tout son impr??vu et toute sa gr?��ce. On peut quelquefois admirer la richesse et la sym??trie de ces terres soumises ?? toutes les recherches de la civilisation; mais aimer une telle campagne, c'est fort difficile ?? concevoir. La vraie campagne n'est pas l??, elle est au sein des pays un peu n??glig??s et un peu sauvages, l?? o?1 la culture n'a pas en vue des embellissements mesquins et des limites jalouses, l?? o?1 les terres se confondent, et o?1 la propri??t?? n'est marqu??e que par une pierre ou un buisson plac??s sous la sauvegarde de la bonne foi rustique. C'est l?? que les chemins destin??s seulement aux pi??tons, aux cavaliers ou aux charrettes offrent mille accidents pittoresques; o?1 les haies abandonn??es ?? leur vigueur naturelle se penchent en guirlandes, se courbent en berceaux, et se parent de ces plantes incultes qu'on arrache avec soin dans les pays de luxe. ?��mile se souvenait d'avoir march?? pendant plusieurs lieues autour de Paris sans avoir eu le plaisir de rencontrer une ortie, et il sentait vivement le charme de cette nature agreste o?1 il se trouvait maintenant. La pauvret?? ne s'y cachait pas honteuse et souill??e sous les pieds de la richesse. Elle s'y ??talait au contraire souriante et libre sur un sol qui portait fi?��rement ses embl?��mes, les fleurs sauvages et les herbes vagabondes, l'humble mousse et la fraise

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