Le calendrier de Vénus | Page 9

Octave Uzanne
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Tous ces pauvres diables qui guitarisent sous des balcons d��serts, et qui semblent affam��s comme de jeunes l��vrons, n'entendent rien �� la s��duction--�� Cyth��re, on ne pr��te qu'aux riches; on fait peu l'aum?ne aux pauvres, on ne traite que les repus;--le grand art, c'est de ne rien demander, mais de se laisser tout faire. Les vrais libertins sont passifs, ils ont le dandysme de leur indiff��rence; l'imagination est leur propre pourvoyeuse; ils fanfreluchent leurs sensations, et sont recueillis comme des gourmets en d��gustant les plaisirs qu'ils ��prouvent. Les femmes ne sont jamais les esclaves que de tels hommes; devant eux, elles sentent la puissante rivalit�� des plaisirs pass��s ou des joies futures, elles concourent pour prendre place dans un souvenir, et elles d��ploient toutes les complaisances, toutes les ruses, toutes les habilit��s qu'elles peuvent inventer, semblables �� un Vatel qui s'ing��nierait �� d��couvrir des sauces merveilleuses propres flatter le palais blas�� d'un royal convive.
Montaigne disait: que sais-je? et Rabelais: peut-��tre!--Le petit ma?tre amateur et consommateur de femmes est aussi raffin��, il pense comme ces grands ma?tres, mais sa devise est plus d��courageante; il la laisse tomber avec un souverain m��pris, c'est le gant de l'indiff��rence et de l'impassibilit�� jet�� aux grandes passions ou aux fantaisies vulgaires; cette devise, ��peron d'acier de la galanterie supr��me, c'est: �� quoi bon! ou bien encore: que m'importe!
Toutes les femmes le ramassent ce gant; il provoque �� la lutte: que m'importe, c'est une injure �� leur beaut��: �� quoi bon, c'est un d��fi �� leur savoir faire.--Achille n'��tait vuln��rable qu'au talon; les fi��res amazones veulent conna?tre le d��faut de la cuirasse de ces superbes indolents; elles se croient habiles �� l'escrime d'amour; leur vanit�� est en jeu: que ne feront-elles pas? Elles videront le carquois de Cupidon jusqu' la derni��re fl��che, mais si elles ont pour partenaire un beau joueur, un homme volontaire et hautain, elles se rendront corps et ame �� la discr��tion du vainqueur, qui, non moins g��n��reux qu'Alexandre l'��gard de Darius, les tra?nera un jour son char, sans pr��tendre les esclaver par des cha?nes ��ternelles.
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C'est faire trop d'honneur �� la nature humaine, disait Saint-Evremont, que de lui donner de l'uniformit��.--Ne peut-on pas ajouter: c'est faire trop grande injure aux femmes et �� l'amour que de leur accorder de la constance.--Dans un ��vangile fantaisiste, d'apr��s un galant ��crivain, Dieu a dit aux hommes: ?Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois: ��coutez, moissonnez, vendangez.? Aux femmes, Dieu a dit: ?Laissez cueillir les roses, elles refleuriront sans cesse,? et les femmes ont toujours suivi la parole de Dieu.
L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin les effeuille, les distille et s'en parfume �� bon escient; celui-l��, au printemps de la vie, se laisse asphyxier follement par elles; celui-ci, plus pratique, les conserve et en ��voque les exquises senteurs, avant m��me que la bise soit venue ou que les frimas aient pass�� sur sa t��te d'archiviste des graces et de m��morialiste de la beaut��.

III
Tache sombre, jour n��faste �� marquer sur mon coquet calendrier de Cypris.
Je la rencontrai apr��s un ��tincelant d?ner d'amis, elle marchait cranement, comme seules savent marcher les parisiennes, avec une allure gracieuse et caressante; ses souliers mignons me parurent enfermer le divin pied d'une Fanchette, tandis que ses talons Louis XV, cercl��s d'or, battaient avec un son mat l'asphalte du trottoir.
Peut-��tre avais-je le cerveau quelque peu coiff�� de Champagne, peut-��tre aussi la pl��nitude heureuse de ma digestion me portait-elle dans l'oeil le monocle de l'indulgence; je ne sais trop, mais je me sentais en veine de gaillardise, l'habit faisait valoir la poup��e et, nouveau Faust, je cueillis cette Marguerite de carrefour au sortir du cabaret.--Je pris cette fille comme on s'asseoit au caf��, sinon pour siroter un grog, du moins pour voir d��filer les badauds. Sur la contrefa?on de la carte du tendre, le pays galant repr��sente des promenades ext��rieures o�� d��filent les sp��cimens des vices les plus divers, pour peu que l'on sache les faire sortir de l'��trange tani��re des souvenirs o�� ils sont blottis.
En entrant dans sa chambre, j'��prouvai le m��me ��coeurement que si je me fusse sali salaudement. La pi��ce, assez vaste, ��tait tendue d'un vilain papier �� fond rouge, sem�� d'��normes fleurs grises; une tapisserie de vieil h?tel de province. L'armoire �� glace �� trois corps, en palissandre cir��, se dressait contre la paroi qui faisait face la chemin��e de marbre gris, et d'antiques fauteuils en velours nacarat tra?naient sur le tapis ponceau rap��, semblable au drap blanchi d'un billard. Au fond, dans l'alc?ve, le lit--��lev�� comme un autel �� V��nus Pandemos--un lit ��tag�� par trois matelas et recouvert d'un surtout en fausse guipure, au travers de laquelle apparaissait le blanc douteux des draps mous, chiffonn��s, fripp��s, torchons encore chauds d'une sale

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