Lécornifleur | Page 4

Jules Renard
c'est non par d��licatesse de femmelette, mais par prudence de grand homme qui se m��nage. Je l��ve mes mains blanches pour que le sang n'ait pas la force d'y monter. On me demande des vers.
--?Mes vers n'ont que le m��rite de s'en aller tout de suite loin de ma m��moire. Ne vaut-il pas mieux causer doucement de choses diverses, en amis vieux d��j�� qui se p��n��trent sans effort??
Enfin j'ai un id��al: la paleur de mon teint et ma tristesse en r��pondent.
Ne pouvant fumer sa cigarette, Monsieur Vernet se d��cide �� la sucer.
--?Cher! cher!? lui dit Madame Vernet.
Il continue. Ses dents machent des brins de tabac. Quelques-uns s'��chappent, tombent, s'accrochent comme des insectes �� son gilet. On ne sait plus s'ils viennent de sa bouche ou de son nez.
--?Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose!?
--?Non, pas ce soir. Une autre fois, quand je serai plus en train!?
Les boutons du cale?on sont au complet. Madame Vernet l'agite. Le derri��re se gonfle comme s'il y avait quelqu'un. ��tourdi par la chaleur et le peu que j'ai bu, je me le figure empli pour de bon. J'y entre moi-m��me. Il est trop large, et Madame Vernet, �� genoux, sa t��te �� hauteur de mes hanches, serre les ficelles. Je ne ressens que l'ennui d'��tre tripot��, de tourner �� droite, �� gauche, les mains en l'air, ou crois��es sur mon ventre. Vainement je dis:
--?C'est bon!?
et veux m'en aller �� mes affaires: Madame Vernet s'obstine, rentre le cale?on dans les chaussettes, s'��carte un peu pour voir, sans trouble, assise sur ses talons, et pique une ��pingle dans son corsage.
--?Je vous demande encore pardon d'avoir termin�� ce petit travail devant vous, mais Monsieur Vernet n'a plus rien �� se mettre.?
Je regarde cet homme, pris de piti��, pr��t �� lui offrir mon linge. Un grotesque a pris ma place, parle en mon nom, caricaturise mes gestes, dig��re et s'empate.

VIII
D��VIATION
Ils disent, l'un:
--?Ma femme m'adore!?
Et l'autre:
--?Monsieur Vernet est le plus honn��te des hommes.?
Ils n'avoueraient pas que, s��par��s, ils sont heureux. Pourtant le mari ne vit compl��tement que dans son usine. L'invention du t��l��phone lui a paru un ��v��nement immense. D'abord il redoutait de s'aboucher avec l'appareil, disant au premier employ�� venu:
--?T��l��phonez donc pour moi: je n'ai pas le temps.?
Et tandis que l'employ�� parlait au loin, Monsieur Vernet tournait autour de la cage, ainsi qu'un dompteur d��j�� mordu, n'osant jamais et se promettant d'oser, un peu fi��vreux comme un auteur qui ��couterait en lui-m��me la r��p��tition d'une pi��ce. Enfin il est entr��, et maintenant voil�� qu'il regarde l'appareil comme un confident. Ils sont toujours ensemble. Monsieur Vernet lui cause pour causer, et, le soir, l'��cho des conversations qu'ils ont eues se r��percute encore.
--?Imagine-toi, Blanche, que j'ouvre la cage. J'entre, je dis ?All??--rien.--?All?, all??--rien.--Croirais-tu qu'elle m'a fait attendre la communication vingt-cinq minutes, montre en main!?
Elle! l'Ennemie!
Madame Vernet, les coudes sur la table, le nez dans sa tasse de th��, un petit doigt en accent aigu, r��pond:
--?Matin!?
Elle a couru par les grands magasins toute la soir��e:
--?Oui, je prendrais cela, mais ce n'est pas pour moi, c'est pour une amie qui habite la province!?
Parfois elle ach��te pour rendre, et peut-��tre parce que ce va-et-vient de paquets fait bien aux yeux de sa concierge. Mais ce qu'elle garde est d'occasion. Le bon march�� seul la tente.
--?Je puis vous affirmer qu'elle a ��t�� rudement bien?, me dit Monsieur Vernet.
Il s'encourage �� l'aimer, fier qu'elle me plaise, et quand je fais �� Madame Vernet l'offre d'une civilit�� saupoudr��e comme une gaufre, il sourit:
--?Ah! ce Monsieur Henri!?
Il me croit connaisseur. Mes admirations pour la femme sont un hommage au go?t du mari. Si nous ��tions seuls, je lui taperais sur l'estomac, et il me raconterait des salet��s.
Et Madame Vernet s'excite de son c?t��.
Elle lui porte une solide, sinc��re affection. Dans ses moments de ?papillons noirs,--qui n'en a pas??--elle s'appuie sur la force et se confie en la franchise de ce brave homme.
Leurs coeurs allaient s'��teindre, ne plus former que des boules de cendres froides. J'ai souffl��, et voil�� qu'�� la grande surprise de tous, des ��tincelles profond��ment enfouies s'enflamment, s'��lancent.
Je m'excite, �� mon tour.
J'ai ��t�� jusqu'�� ce jour un petit monsieur d��soeuvr��, qui se glorifiait ou se m��prisait �� outrance, et je sers �� quelque chose: je renoue l'une �� l'autre ces deux ames pr��s de c��der comme des cordes us��es.
�� chacune de mes visites, je constate un nouveau progr��s. C'est un rapprochement des couverts, une fa?on d��licate et inattendue de s'offrir du pain, du poivre, hors de propos, un interminable d��bat anodin pour savoir qui se fatiguera �� fatiguer la salade.
Monsieur Vernet vient embrasser sa femme avant m��me de d��poser au vestiaire sa canne et son chapeau.
Si je lui dis:
--?Vous avez l'air fatigu��!?
il me r��pond:
--?C'est que j'ai mal dormi cette nuit.?
Il voudrait en conter plus long, et comme une pomme v��reuse tend �� tomber de sa branche, une
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