Au large de lÉcueil | Page 2

Hector Bernier
loin. J'ai v��cu, l��-bas, dea heures profondes o�� le meilleur de moi-m��me a vibr��, o�� j'ai connu la pl��nitude de l'existence. J'ai gliss�� sur l'onde immortelle, le soir, �� travers Venise endormie; j'ai vu, des hauteurs du Pincio, le couchant inonder Rome de f��erie et de splendeur, et, du sommet du V��suve, la baie de Naples et la campagne italienne d��rouler leur po��sie empoignante, et j'ai vu, de la Tour Eiffel, le Paris gigantesque de mes r��ves, et, �� la Com��die-Fran?aise, o�� l'on jouait "Oedipe-Roi", la r��surrection de la Gr��ce antique. Mais tout cela ne fut pas le sanglot qui m'a pris �� la gorge il y a un instant. Il a fallu que je parle �� la terre de mes a?eux comme un fils �� sa m��re qu'il retrouve. Elle est peut-��tre moins belle, moins divine que celles que j'ai parcourues, mais quelque chose en moi le nie, parce que je lui appartiens. Ce cri presque d��lirant l'avait rendue certaine qu'il ne lui mentait pas, que son patriotisme n'��tait pas de la parade. A plusieurs reprises, il l'avait initi��e tour �� tour, avec presque la m��me chaleur, presque la m��me puissance, �� l'ame canadienne-fran?aise, h��ro?que, s��culaire, ardente, inassimilable, et �� l'ame canadienne, vivante, mais qui tatonnait, se cherchait elle-m��me et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes politiques, faisait la conqu��te d'elle-m��me. Et suspendue aux tirades enflamm��es du jeune homme, Marguerite Delorme avait compris le drame ��mouvant du peuple qui se pr��parait. Elle avait conscience que nul autre mieux que Jules H��bert, parce que nul autre ne pouvait ��tre plus sinc��re, plus ��loquent, e?t pu ��voquer ce grand probl��me national. Elle admirait, en lui, le jugement lumineux, la saine intelligence, la culture large, l'ambition pure, l'enthousiasme viril, l'accent ��nergique, le visage fort, la stature vigoureuse. Dans son cerveau, elle ne d��couvrait rien d'avili, de maladif, de morbide; dans sa parole et son geste, elle pressentait un ma?tre. Il lui avait dessin�� les lignes path��tiques de l'histoire du Canada, chant�� la po��sie du Saint-Laurent. Il prenait, peu �� peu, sur elle un ascendant qu'elle subissait, une autorit�� dont elle ignorait le chemin au fond de son ��tre.
Jules H��bert ne posait pas, avec la jeune fille: il ��tait lui, inconscient de l'influence que son magn��tisme produisait sur elle. Aussi, fut-il ��tonn�� de la fa?on ��mue dont elle venait de lui dire sa tendresse pour le fleuve qu'il adorait. Boulevers�� au point de ne pas trouver �� r��pondre, il garda le silence, pendant que sa compagne suivait en elle le prolongement des paroles qu'elle avait prononc��es. Puis, il eut un remords de ne pas lui avoir cri�� sa reconnaissance.
--Mademoiselle, fit-il subitement, d'une voix grave, je ne suis qu'un ingrat...
--Je ne vous comprends pas...
--C'est que je ne puis m'y tromper... Vous avez donn�� un peu de votre ame au Saint-Laurent...
--Beaucoup de mon ame, je vous l'assure...
==Alors le patriote aurait d? vous en remercier sur-le-champ, vous promettre de ne jamais oublier l'amie charmante que sa patrie vient de conqu��rir...
--F��licitez-en votre patrie, Monsieur, fit-elle, un peu moqueuse.
--Vous avez tort de railler, lui reprocha-t-il. Ma patrie n'aura jamais assez d'amis sinc��res... Vous le savez, l'admiration ��trang��re stimule un peuple en voie de se former... Un bon mot de vous, l��-bas, peut finir par produire des miracles...
--J'inventerai des occasions de le dire, ce bon mot...
--Merci, �� l'avance, pour chacune d'elles... reprit-il. Mais permettez-moi de badiner �� mon tour. Aimer, c'est poss��der, para?t-il: s'il contient tous les flots du Saint-Laurent, votre coeur est immense...
--On n'a jamais le coeur assez grand pour l'emplir de belles choses... Le mien est un ��crin o�� d��j�� sont r��unis les joyaux les plus pr��cieux, et plus il en re?oit, plus il en veut avoir... Au gr�� de la r��verie qui me le fait ouvrir, j'y trouve les lacs de C?me et de Lugano, la Grotte d'Azur, l'Abbaye de Fiesole, la baie de Nice, la c?te d'��meraude, les ��tangs de Hampton Court, et tant d'antres... Je ne les ��changerais pas pour toute la fortune du tyran de l'huile... Jusqu'ici, je les y avais plac��s de moi-m��me, sans le secours d'un artiste qui m'en expliquat la beaut��... Je viens d'y joindre un diamant de la plus belle eau, le fleuve canadien. Vous m'en avez enseign�� la grandeur: je remercie le hasard d'avoir mis sur ma route un tel professeur...
--Et moi, la Providence, une telle ��l��ve, murmura-t-il.
A ce mot de Providence dont s'��tait servi tout naturellement le jeune homme, une g��ne glissa entre eux. Plusieurs fois, le cours de leurs causeries avait fait planer autour d'eux l'ombre de la Divinit��, et alors, quelque chose de froid, un moment, gla?ait l'attraction que l'un sur l'autre ils exer?aient. Marguerite Delorme, fille d'un p��re jacobin et d'une m��re esclave de son ��poux, avait eu l'esprit fa?onn�� par l'��cole sans Dieu. Tandis qu'ensemenc��e par de vrais parents
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