Monsieur Lecoq, vol 2 (Lhonneur du nom) | Page 2

Emile Gaboriau
vin!...
Il disait cela, et de son poing crispé il mena?ait le drapeau arboré au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.
Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse.
Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les coeurs.
Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses soldats....
Mais l'anxiété dura peu.
Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il batonnait à tour de bras un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait encore feu des quatre fers.
--Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un soupir de soulagement.
--Même, observa un autre, il para?t terriblement pressé.
--C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval qu'il monte.
Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme.
Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le secret d'échapper à toutes les conscriptions.
Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne f?t volé. Blé, vin, bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, fournissaient l'argent comptant.
Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait jamais de témoins pour déposer contre lui.
--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un, il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer dessus comme sur un lapin.
Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge du _Boeuf couronné_.
Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et s'avan?a sur la place.
C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce diabolique et la plus froide méchanceté.
A tout autre moment, on e?t évité ce personnage redouté et méprisé, mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.
--Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela?
--De la ville.
La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante sous-préfecture de huit mille ames, distante de quatre lieues.
--Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous rossiez si bien tout à l'heure?...
--Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté.
L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.
--On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une fameuse nouvelle.
La peur reprit tous les paysans.
--L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.
--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.
--Ah! mon Dieu! on le disait mort.
--On se trompait.
--Vous l'avez vu?
--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre est M. Laugdron, le ma?tre de l'_H?tel de France_, de Montignac. Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: ?Vieux, me demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?? Naturellement je réponds: ?oui.? Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me disant: ?Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial, et deux domestiques.?
Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pale et les dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager de malheur.
Mais, à le bien examiner, on e?t surpris sur ses lèvres un ironique sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante.
La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!
Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses auditeurs.
Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait peut-être pénétré, l'interrompit brusquement.
--Que nous importe, s'écria-t-il, la
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