Les mystères de Paris, Tome I | Page 9

Eugène Süe
red? trente francs... Voil�� mon h��ritage.
--Et votre ma?tre fabricant, �� cette heure? demanda le Chourineur.
--Mon singe[31]? Il s'appelle M. Borel, rue des Bourdonnais, b��te... mais brutal:... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un oeil que faire la paye aux ouvriers. Voil�� son signalement; s'il s'��gare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas �� sa fabrique. J'ai ��t�� apprenti chez lui depuis l'age de quinze ans, j'ai eu un bon num��ro �� la conscription; je demeure rue de la Juiverie, au quatri��me sur le devant; je m'appelle Rodolphe Durand... Voil�� mon histoire.
--Maintenant, �� ton tour, la Goualeuse, dit le Chourineur; je garde mon histoire pour la bonne bouche.

III
Histoire de la Goualeuse
--Commen?ons d'abord par le commencement, dit le Chourineur.
--Oui... tes parents? reprit Rodolphe.
--Je ne les connais pas, dit Fleur-de-Marie.
--Ah! bah! fit le Chourineur.
--Ni vus, ni connus; n��e sous un chou, comme on dit aux enfants.
--Tiens, c'est dr?le, la Goualeuse!... nous sommes de la m��me famille...
--Toi aussi, Chourineur?
--Orphelin du pav�� de Paris, tout comme toi, ma fille.
--Et qu'est-ce qui t'a ��lev��e, la Goualeuse? demanda Rodolphe.
--Je ne sais pas... Du plus loin qu'il m'en souvient, je crois, sept �� huit ans, j'��tais avec une vieille borgnesse qu'on appelait la Chouette... parce qu'elle avait un nez crochu, un oeil vert tout rond, et qu'elle ressemblait �� une chouette qui aurait un oeil crev��.
--Ah!... ah!... Ah!... Je la vois d'ici, la Chouette! s'��cria le Chourineur en riant.
--La borgnesse, reprit Fleur-de-Marie, me faisait vendre, le soir, du sucre d'orge sur le Pont-Neuf; mani��re de demander l'aum?ne... Quand je n'apportais pas au moins dix sous en rentrant, la Chouette me battait au lieu de me donner �� souper.
--Je comprends, ma fille, dit le Chourineur, un coup de pied en guise de pain, avec des calottes pour mettre dessus.
--Oh! mon Dieu, oui...
--Et tu es s?re que cette femme n'��tait pas ta m��re? demanda Rodolphe.
--J'en suis s?re, la Chouette me l'a assez reproch��, d'��tre sans p��re et m��re; elle me disait toujours qu'elle m'avait ramass��e dans la rue.
--Ainsi, reprit le Chourineur, tu avais une danse pour fricot, quand tu ne faisais pas une recette de dix sous?
--Un verre d'eau par l��-dessus, et j'allais grelotter toute la nuit dans une paillasse ��tendue par terre et o�� la borgnesse avait fait un trou pour me fourrer... Tenez, on croit comme ?a que la paille est chaude; eh bien on se trompe.
--La plume de Beauce[32]! s'��cria le Chourineur, tu as raison, ma fille, c'est une vraie gel��e; le fumier vaudrait cent fois mieux! Mais on fait sa t��te, on dit: C'est canaille... ?'a ��t�� port��!
Cette plaisanterie fit sourire Fleur-de-Marie qui continua:
--Le lendemain matin la borgnesse me donnait la m��me ration pour d��jeuner que pour souper, et je m'en allais �� Montfaucon chercher des vers de terre pour amorcer le poisson; car dans le jour la Chouette tenait sa boutique de lignes �� p��cher sous le pont Notre-Dame... Pour un enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez... de la rue de la Mortellerie �� Montfaucon.
--L'exercice t'a fait pousser droite comme un jonc, ma fille; faut pas te plaindre de ?a, dit le Chourineur battant le briquet pour allumer sa pipe.
--Enfin, je revenais ��reint��e avec un plein panier de vers. Alors, sur le midi, la Chouette me donnait un bon morceau de pain, et je ne laissais pas la mie, je t'en r��ponds.
--De ne pas manger, ?a t'a rendu la taille fine comme une gu��pe, ma fille: faut pas te plaindre de ?a, dit le Chourineur en aspirant bruyamment quelques bouff��es de tabac. Mais qu'est-ce que vous avez donc, camarade? Non, je veux dire ma?tre Rodolphe? Vous avez l'air tout chose... Est-ce parce que c'te jeunesse a eu de la mis��re? Tiens... nous en avons tous eu de la mis��re!
--Oh! je te d��fie bien d'avoir ��t�� aussi malheureux que moi, Chourineur, dit Fleur-de-Marie.
--Moi, la Goualeuse!... Mais figure-toi donc, ma fille, que t'��tais comme une reine aupr��s de moi! Au moins, quand tu ��tais petite, tu couchais sur de la paille et tu mangeais du pain... Moi, je couchais les bonnes nuits dans les fours �� platre de Clichy, en vrai gou��peur (vagabond), et je me restaurais avec des feuilles de chou que je ramassais au coin des bornes; mais, le plus souvent, comme il y avait trop loin pour aller aux fours �� platre de Clichy, vu que la fringale me cassait les jambes, je me couchais sous les grosses pierres du Louvre... et l'hiver j'avais des draps blancs... quand il tombait de la neige.
--Tiens, un homme, c'est bien plus dur; mais une pauvre petite fille, dit Fleur-de-Marie; avec ?a, j'��tais grosse comme une mauviette.
--Tu te rappelles ?a, toi?
--Je crois bien: quand la Chouette me battait, je tombais toujours du premier coup; alors elle se mettait �� tr��pigner sur moi en criant: ?Cette
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