Les Nez-Percés | Page 3

Émile Chevalier
le demande, aller au Canada?
Votre or ne vous y servira pas à grand'chose, car vos ennemis ont là,
dans leurs citadelles et dans leurs forts, des troupes nombreuses et
aguerries auxquelles il vous sera peut-être bien difficile de résister.
Quelles ressources, quels hommes aurez-vous à leur opposer? Nos
compatriotes ne sont sans doute pas aussi bien préparés à la révolte que
vous vous l'imaginez. Ce n'est pas que je veuille médire des
Canadiens-Français. Castors et loutres, pour courageux et hardis, ils le
sont; ce sont aussi les plus intrépides chasseurs du désert. Ils dirigent
leurs canots mieux que qui que ce soit au monde, et comme tireurs, il
n'y a guère que Nick Whiffles qui puisse les égaler; mais voyez-vous,
capitaine, je les connais, les Canadiens-Français, tout Irlandais que je
suis Dans leurs villages, sous la main de leurs prêtres, ils ne valent pas
une vieille chique (excusez l'expression). Aujourd'hui ils seront avec
vous, et demain, ils marcheront contre vous, si leur curé le commande.
Dans notre île, en Irlande, c'est la même chose. Dans mon temps, moi
aussi j'ai voulu faire des révolutions. Ça m'a presque valu la corde. On
ne m'y reprendra plus, ô Dieu non! Suivez mon conseil, capitaine;
moquez-vous des Anglais du Canada, et la guerre, une guerre à mort à
ceux de la baie d'Hudson! Oh! pour cela, vous pouvez compter sur moi,
ma carabine et mes chiens; deux fines bêtes qui ont horreur des Anglais
comme un chat de la moutarde, vous savez!
Cette comparaison du bon trappeur amena un sourire sur les lèvres de
Poignet-d'Acier.

--Je vous suis reconnaissant de votre proposition, Nick, repartit-il, mais
je ne puis pour l'instant l'accepter. Plus tard... car vous avez dit vrai, je
reviendrai. Mes pressentiments m'en avertissent. Oui, je reverrai encore
le désert. Pour le moment, il faut se rendre là-bas et faire un effort. Mon
devoir, ma vengeance me l'ordonnent! Je réussirai. N'ai-je pas cet or
qui aplanit tous les obstacles? cet or que j'ai cherché si longtemps, dont
la découverte a coûté la vie aux seules créatures qui m'aient
sincèrement aimé, et dont l'extraction, l'amoncellement dans ces caves
ont encore exigé tant de peines, tant de misères et tant d'années, car
voilà plus de dix ans que j'ai perdu Jacques et cette pauvre Indienne...
Enfin je tiens ce métal si convoité, je le tiens! tous ces sacs en sont
pleins. Il y en a la pour des millions de dollars. Dans deux heures le
navire que j'ai acheté à des pécheurs yankees mettra à la voile, et dans
quelques mois le capitaine Poignet-d'Acier redeviendra Villefranche,
l'ex-notaire de Montréal, l'ennemi juré de toute la race anglo-saxonne!
En articulant ces paroles, l'aventurier avait oublié la présence de Nick
Whiffles; il s'était animé, ses yeux étincelaient; la colère, la colère
sourde, violente, accentuait vivement ses traits: les poings crispés, le
corps frémissant, frappant le sol du pied, il était terrible à voir.
--M'est avis tout de même que vous allez les entortiller dans un tas de
damnées petites difficultés, capitaine, dit Nick qui l'avait examiné une
minute en silence.
--Je veux les expulser de toute l'Amérique du Nord, s'écria
véhémentement Poignet-d'Acier, et si ce n'est à coups de fusil, ce sera à
coups de bâton. Ils paieront pour toutes les infamies dont ils nous ont
abreuvés depuis qu'ils se sont emparés du Canada.
--Mais seul, comment ferez-vous? hasarda le trappeur.
--Seul! répéta le capitaine avec un rire sardonique, te figures-tu donc
que je sois seul avec cela?
Et il frappa du bout de sa carabine sur un des sacs de cuir qui sonna
bruyamment.

--Oui, reprit-il, avec cela on n'est jamais seul; on commande des
légions, des armées, des empires, l'univers! J'aurai des soldats; j'en
aurai tant que je voudrai au Canada, aux États-Unis, partout. Et si je ne
puis triompher par la force ouverte, les conjurations, les sociétés
secrètes ne me donneront-elles pas la victoire? Allons, allons, Nick
Whiffles, ayez confiance en moi. J'ai ce qu'il faut pour vaincre, je
vaincrai. Mais ne perdons pas davantage notre temps à jaser. L'heure de
la marée approche, je veux lever l'ancre à son retour. Ainsi,
dépêchons-nous d'embarquer les sacs. Surtout faites toujours bien
attention que les matelots ne se doutent pas que c'est de l'or. Nous
serions sûrs d'une révolte à bord avant huit jours, si...
--Soyez tranquille, capitaine. On les a tellement grisés, qu'ils sont tous
couchés dans l'entrepont, vos matelots. Il n'y a que les engagés et moi
qui sachions ce que renferment ces poches de cuir. Houp! en voilà une
qui pèse au moins deux cents livres!
--Faut-il vous aider à la charger?
--Oh! que non, capitaine, ce serait bien le diable si Nick Whiffles ne
parvenait pas à mettre un pareil fardeau sur son dos, répondit le
trappeur en s'arcboutant pour placer un des sacs
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