Les Fleurs du Mal | Page 2

Charles Baudelaire
plus
qu'aujourd'hui) complètement
étranger.
Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils
académiques laissés vacants par la mort de Scribe et du Père Lacordaire,
il était, dans sa pensée, de protester ainsi contre la condamnation des
Fleurs du Mal. L'insuccès de Baudelaire à l'Académie n'était pas
douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de Vigny et Sainte-Beuve, lui
conseillèrent de se désister, ce qu'il fit d'ailleurs en des termes dont on
apprécia la modestie et la convenance.
On a beaucoup parlé de la vie douloureuse de Baudelaire: manque
d'argent, santé précaire, absence de tendresse féminine, car sa maîtresse
Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu'il appelait son « vase de
tristesse », n'était qu'une sotte dont le coeur et la pensée étaient loin de
lui. Son seul esprit, son méchant esprit était de tourner en ridicule les
manies de son ami. Cependant elle était charmante, nous dit Théodore
de Banville, « elle portait bien sa brune tête ingénue et superbe,
couronnée d'une chevelure violemment crespelée et dont la démarche
de reine pleine d'une grâce farouche, avait à la fois quelque chose de
divin et de bestial ». Et Banville ajoute: « Baudelaire faisait parfois
asseoir Jeanne devant lui dans un grand fauteuil; il la regardait avec
amour et l'admirait longuement; il lui disait des vers dans une langue
qu'elle ne savait pas. Certes, c'est là peut-être le meilleur moyen de
causer avec une femme dont les paroles détonneraient, sans doute, dans
l'ardente symphonie que chante sa beauté; mais il est naturel aussi que
la femme n'en convienne pas et s'étonne d'être adorée au même titre
qu'une belle chatte. »
Baudelaire n'aima qu'elle et il l'aima exclusivement pour sa beauté, car
depuis longtemps, peut-être depuis toujours, il avait senti qu'il était seul
auprès d'elle, que les hommes sont irrévocablement seuls. Personne ne
comprend personne. Nous n'avons d'autre demeure que nousm êmes.
Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois sa
sensibilité était d'autant plus profonde qu'elle semblait moins apparente.

Rien ne la révélait. Il avait l'air froid, quelque peu distant, mais il
subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d'Espagne, son épaisse chevelure
sombre, son élégance, son intelligence,
l'enchantement de sa voix
chaude et bien timbrée, plus encore que son éloquence naturelle qui lui
faisait développer des paradoxes avec une magnifique intelligence et on
ne saurait dire quel magnétisme personnel qui se dégageait de toutes les
impressions refoulées au-dedans de lui, le rendaient extrêmement
séduisant. Hélas! toutes ces belles qualités ne le servirent point--du
moins financièrement--il ignorait l'art de monnayer son génie. Ainsi,
pratiquement du moins, comme tant d'autres, il se trouva desservi par
sa fierté, sa délicatesse, par le meilleur de lui-même.
Baudelaire habitait dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, en ce
vieil et triste hôtel Pimodan plein de souvenirs somptueux et
nostalgiques. Il avait choisi là un appartement composé de plusieurs
pièces très hautes de plafond et dont les fenêtres s'ouvraient sur le
fleuve qui roule ses eaux glauques et indifférentes au milieu de la vie
morbide et fiévreuse. Les pièces étaient tapissées d'un papier aux larges
rayures rouges et noires, couleurs diaboliques, qui
s'accordaient avec
les draperies d'un lourd damas. Les meubles étaient antiques,
voluptueux. De larges fauteuils, de paresseux divans invitaient à la
rêverie. Aux murs des lithographies et des tableaux signés de son ami
Delacroix, pures merveilles presque sans importance alors, mais que se
disputeraient aujourd'hui à coups de millions les princes de la finance
américaine.
Au temps de Baudelaire, c'est-à-dire vers le milieu du dix-neuvième
siècle, l'île Saint-Louis ressemblait par la paix silencieuse qui régnait à
travers ses rues et ses quais à certaines villes de province où l'on va
nu-tête chez le voisin, où l'on s'attarde à bavarder au seuil des maisons
et à y prendre le frais par les beaux soirs d'été à l'heure où la nuit tombe.
Artistes et écrivains allaient se dire bonjour sans quitter leur costume
d'intérieur et flânaient en négligé sur le quai Bourbon et sur le quai
d'Anjou, si parfaitement déserts que c'était une joie d'y regarder couler
l'eau et d'y boire la lumière.
Un jour, Baudelaire, coiffé uniquement de sa noire chevelure, prenait

un bain de soleil sur le quai d'Anjou, tout en croquant de délicieuses
pommes de terre frites qu'il prenait une à une dans un cornet de papier,
lorsque vinrent à passer en calèche découverte de très grandes dames
amies de sa mère, l'ambassadrice, et qui s'amusèrent beaucoup à voir
ainsi le poète picorer une nourriture aussi démocratique. L'une d'elles,
une duchesse, fit arrêter la voiture et appela Baudelaire.
--« C'est donc bien bon, demanda-t-elle ce que vous mangez là?
--Goûtez, madame, dit le poète en faisant les honneurs de son cornet de
pommes de terre frites avec une grâce suprême. »
Et il les amusa si bien par ce régal inattendu et par sa conversation
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