Le songe dune nuit dété | Page 3

Shakespeare Apocrypha
de mon enfant. C'est
toi, c'est toi, Lysandre, qui lui as donné des vers et qui as échangé avec
ma fille des gages d'amour. Tu as, à la clarté de la lune, chanté sous sa
fenêtre, avec une voix trompeuse, des vers d'un amour trompeur: tu as
surpris son imagination avec des bracelets de tes cheveux, avec des
bagues, des bijoux, des hochets, des colifichets, des bouquets, des
friandises, messagers d'un ascendant puissant sur la tendre jeunesse! Tu
as dérobé avec adresse le coeur de ma fille, et changé l'obéissance
qu'elle doit à son père en un âpre entêtement. Ainsi, gracieux duc, dans
le cas où elle oserait refuser ici devant Votre Altesse de consentir à
épouser Démétrius, je réclame l'ancien privilége d'Athènes. Comme
elle est à moi, je puis disposer d'elle; et ce sera pour la livrer à ce jeune
homme ou à la mort, en vertu de notre loi[3], qui a prévu expressément
ce cas.
[Note 3: Par une loi de Solon, les pères exerçaient sur leurs enfants un
droit de vie et de mort.]
THÉSÉE.--Que répondez-vous, Hermia? Charmante fille, pensez-y
bien. Votre père devrait être un dieu pour vous: c'est lui qui a formé vos
attraits: vous n'êtes à son égard qu'une image de cire, qui a reçu de lui
son empreinte; et il est en sa puissance de laisser subsister la figure, ou
de la briser.--Démétrius est un digne jeune homme.
HERMIA.--Lysandre aussi.
THÉSÉE.--Il est par lui-même plein de mérite; mais, dans cette
occasion, faute d'avoir l'agrément de votre père, c'est l'autre qui doit
avoir la préférence.

HERMIA.--Je voudrais que mon père pût seulement voir avec mes
yeux.
THÉSÉE.--C'est plutôt à vos yeux de voir avec le jugement de votre
père.
HERMIA.--Je supplie Votre Altesse de me pardonner. Je ne sais pas
par quelle force secrète je suis enhardie, ni à quel point ma pudeur peut
être compromise, en ici mes sentiments en votre présence. Mais je
conjure Votre Altesse de me faire connaître ce qui peut m'arriver de
plus funeste, dans le cas où je refuserais d'épouser Démétrius.
THÉSÉE.--C'est, ou de subir la mort, ou de renoncer pour jamais à la
société des hommes. Ainsi, belle Hermia, interrogez vos inclinations,
considérez votre jeunesse, consultez votre coeur; voyez si, n'adoptant
pas le choix de votre père, vous pourrez supporter le costume d'une
religieuse, être à jamais enfermée dans l'ombre d'un cloître pour y vivre
en soeur stérile toute votre vie, chantant des hymnes languissants à la
froide et stérile lune. Trois fois heureuses, celles qui peuvent maîtriser
assez leur sang, pour supporter ce pèlerinage des vierges: mais plus
heureuse est sur la terre la rose distillée que celle qui, se flétrissant sur
son épine virginale, croît, vit, et meurt dans un bonheur solitaire.
HERMIA.--Je veux croître, vivre et mourir comme elle, mon prince,
plutôt que de céder ma virginité à l'empire d'un homme dont il me
répugne de porter le joug, et dont mon coeur ne consent point à
reconnaître la souveraineté.
THÉSÉE.--Prenez du temps pour réfléchir; et à la prochaine nouvelle
lune, jour qui scellera le noeud d'une éternelle union entre ma
bien-aimée et moi, ce jour-là même, préparez-vous à mourir, pour votre
désobéissance à la volonté de votre père; ou bien à épouser Démétrius,
comme il le désire; ou enfin à prononcer, sur l'autel de Diane, le voeu
qui consacre à une vie austère et à la virginité.
DÉMÉTRIUS.--Fléchissez, chère Hermia.--Et vous, Lysandre, cédez
votre titre imaginaire à mes droits certains.

LYSANDRE.--Vous avez l'amour de son père, Démétrius, épousez-le;
mais laissez-moi l'amour d'Hermia.
ÉGÉE.--Dédaigneux Lysandre! C'est vrai, il a mon amour; et mon
amour lui fera don de tout ce qui m'appartient: elle est mon bien, et je
transmets tous mes droits à Démétrius.
LYSANDRE.--Mon prince, je suis aussi bien né que lui; aussi riche
que lui, et mon amour est plus grand que le sien: mes avantages
peuvent être égalés sur tous les points à ceux de Démétrius, s'ils n'ont
pas même la supériorité; et, ce qui est au-dessus de toutes ces vanteries,
je suis aimé de la belle Hermia. Pourquoi donc ne poursuivrais-je pas
mes droits? Démétrius, je le lui soutiendrai en face, a fait l'amour à la
fille de Nédar, à Hélène, et il a séduit son coeur; elle, pauvre femme,
adore passionnément, adore jusqu'à l'idolâtrie cet homme inconstant et
coupable.
THÉSÉE.--Je dois convenir que ce bruit est venu jusqu'à moi, et que
j'avais l'intention d'en parler à Démétrius; mais surchargé de mes
affaires personnelles, cette idée s'était échappée de mon esprit.--Mais
venez, Démétrius; et vous aussi, Égée, vous allez me suivre. J'ai
quelques instructions particulières à vous donner.--Quant à vous, belle
Hermia, voyez à faire un effort sur vous-même pour soumettre vos
penchants à la volonté de votre père; autrement, la loi d'Athènes, que
nous ne pouvons adoucir par aucun moyen, vous
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