milieu de l'action oratoire. M. L��on Say a ce qu'on peut appeler la parole vivante. Il anime les abstractions; il trouve, pour amuser et soutenir l'attention, plusieurs des ressources qu'avait M. Thiers. Il explique, il compare, il cite des exemples, il raconte des historiettes, il est familier, il p��n��tre dans l'intimit�� des choses. Il a ces finesses qui font un piquant contraste avec la rondeur de sa personne. S'il ne sait point s'��chauffer, il ne dit rien qui exige de la chaleur. Comme il est toujours ma?tre de son sujet, il le renferme dans les limites de son talent et il s'arrange pour n'avoir jamais besoin des qualit��s qui lui manquent.
Il int��resse avec des chiffres. C'est l�� un grand m��rite. Quant �� dire, comme on le fait si souvent, que c'est un tour de force, je m'en garderai bien, la louange serait fausse. Les questions financi��res sont par elles-m��mes aussi int��ressantes que toutes les autres grandes questions. Pour ��tre plus abstraites que d'autres, elles n'en sont pas plus arides. L'esprit trouve �� les ��tudier une profonde satisfaction. Elles offrent aux d��ductions des bases solides et larges. Elles plaisent �� la raison par leur exactitude et �� l'imagination par leur ��tendue. Enfin, elles sont chose humaine. Elles appartiennent �� l'homme par leur principe et par leur fin. Elles sont donc int��ressantes par elles-m��mes et se pr��tent naturellement au bien-dire. Il y a un bon style de finances comme il y a un bon style litt��raire.
Mais je reviens �� ma querelle. Je m'y obstine d'autant plus que c'est une mauvaise querelle. J'aurais voulu que M. L��on Say d?t �� Jules Sandeau, dans son aimable langage,--pourquoi ne pas l'avouer?--tout ce que je voudrais dire moi-m��me. Au fond, nous ne reprochons jamais aux gens que de ne pas sentir et de ne pas penser comme nous.
C'est que, pour moi, Sandeau, c'est mieux encore qu'un d��licat ��crivain et qu'un romancier po��te, c'est un souvenir d'enfance. Que de fois, en allant ou revenant du coll��ge, je l'ai rencontr��, ce brave homme dont la bienvenue souriait �� tout le monde, sur les quais illustres o�� il ��tait chez lui; car ils sont la patrie adoptive de tous les hommes de pens��e et de go?t. L'excellent vieillard! On peut dire de celui-l�� qu'il avait le dos bon, un de ces larges dos qui, visiblement, ont port�� avec un na?f courage le fardeau de la vie et que les douleurs de l'ame ont courb�� lentement. Il n'��tait point beau, ni gu��re brave en ses habits. Je lui connus longtemps un grand pardessus, devenu vert et jaune, qui remontait par derri��re et pendait en pointe par devant. Avec cela, le chapeau sur l'oreille et un pantalon �� la hussarde; en sorte que la cranerie se m��lait chez ce vieillard �� la bonhomie. Les braves gens ressemblent presque tous en quelque sorte �� des soldats. Sandeau, avec ses yeux limpides, son gros nez rouge, sa rude moustache blanche, son air d'innocence, avait je ne sais quel air de capitaine en retraite. Je veux parler de ces vieux braves qui gardent dans le coeur et dans les yeux la candeur de l'enfance, parce qu'il n'ont jamais cherch�� �� gagner de l'argent et qu'ils n'ont connu dans la vie que le devoir, le sentiment et le sacrifice. Toute la personne de Jules Sandeau respirait la bont��, et, quand la tristesse d'un deuil mortel s'imprima sur ses traits, il avait l'air encore du meilleur des hommes. Or, vous le savez, la douleur n'est bonne que chez les bons.
Pour dire vrai, si, quand j'avais quinze ans, je contemplais M. Jules Sandeau, sur les quais, avec tant d'int��r��t et de curiosit��, c'est qu'alors je lisais Marianna pendant la classe, derri��re une pile de bouquins. Que l'honn��te M. Ch��ron, mon professeur de rh��torique, me le pardonne! Pendant qu'il m'expliquait Thucydide, j'��tais aux genoux de madame de Belnave. Juste ciel! quel feu s'allumait dans mes veines! J'��tais bien loin, monsieur Ch��ron, des verges en mi et des ann��es de l'octa��t��ride dont vous nous faisiez le compte. J'��tais ravi dans les sph��res de la passion id��ale; j'aimais, j'aimais Marianna. Je souffrais par elle, je la faisais souffrir; mais mon mal et le sien m'��taient chers. On m'a averti depuis que Marianna est un livre qui enseigne le devoir; �� quinze ans, il ne m'enseignait que l'amour. M. L��on Say dit que ce livre a vieilli. Il en parle avec d��tachement. On voit bien qu'il ne l'a pas lu, comme moi, entre les feuillets de son dictionnaire grec. Non! non! Marianna ne vieillira jamais pour moi. Mais, par prudence, je ne la relirai jamais.
Vous concevez, apr��s ce que je viens de dire, que je ne pouvais rencontrer M. Sandeau aux abords du palais Mazarin sans frissonner des pieds �� la t��te. Il me semblait un ��tre extraordinaire, marqu�� d'un sceau
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