Confession de Minuit | Page 2

Georges Duhamel
n��ant, et qui lui sourit, qui lui fait des graces, un bonhomme qui, tout �� coup, regarde fixement la peinture chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'��tonnant.
Ce jour-l��, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de graces. D��s les premiers mots, il avait pris un air g��n��, puis il ��tait devenu tout rouge, puis il avait baiss�� les yeux et il s'��tait mis �� contempler le radiateur h��riss�� dans son coin, comme un roquet qui n'est pas content.
Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: ?Mais monsieur, mais monsieur...? et je pensais au fond de moi-m��me: ?S'il r��p��te encore une fois son Mais monsieur... je me l��ve et je vais lui administrer une gifle! Pan! La t��te contre le mur!?
Je me dis toujours des choses comme ?a. En r��alit��, je suis un homme tr��s calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donn�� de gifle. Je n'en continuais pas moins �� casser ma mine et �� me salir le Bout des doigts. M. Jacob me rappelait ces spirites qui pr��tendent s'entretenir avec les ombres et qui finissent par leur communiquer une esp��ce d'existence. Pendant les silences qu'il m��nageait, on entendait une rumeur gr��le qui semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu �� peu, je distinguais les ��clats d'une voix irrit��e.
Tout �� coup, M. Jacob se d��colle de l'appareil et il d��pose le r��cepteur �� tatons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le rencontrer. J'��tais au comble de la fureur; mais ?a ne se voyait certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe �� mon crayon et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, o�� la mine de plomb ne marque pas.
M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et soudain s'��crie:
--Salavin! Venez voir un peu ici!
J'en ��tais s?r. Je me l��ve et j'ob��is. Je trouve M. Jacob en train de s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe d'inqui��tude. Il me dit:
--Prenez ce cahier et portez-le vous-m��me �� M. Sureau. Vous le trouverez dans son cabinet, �� la direction. Vous direz que je viens d'��tre pris d'indisposition.
L��-dessus, il s'arr��te; il regarde, en clignant de l'oeil vers la fen��tre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie d'��ternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:
--Allez Salavin, et d��p��chez-vous!
Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs corps de batiment. En ��t��, quand les fen��tres sont ouvertes et que les portes baillent �� la fra?cheur, on aper?oit toutes sortes de compartiments superpos��s, o�� les hommes travaillent.
Il y a de ces hommes qui sont enfonc��s jusqu'au torse dans des bureaux am��ricains compliqu��s comme des machines. D'autres se tiennent ratatin��s au fa?te de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au columbarium du P��re-Lachaise. L��-devant, circulent, sur des galeries a��riennes, deux ou trois gar?ons qui ont un air affair�� de mouches �� miel. Parfois, on entend un gr��sillement, un bruit de friture, et on entre dans une grande salle o�� les dactylographes pianotent comme des ali��n��es: une musique d'orage, piqu��e de petits coups de timbre. Ailleurs, ce sont des esp��ces de soupiraux qui sentent le chat mouill�� et la colle forte; au fond, on voit des gens qui ��crasent les registres �� copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les machoires. Enfin tout le tableau d'une bo?te o�� ?a va bien, c'est-��-dire rien de comparable avec le paradis terrestre.
Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livr��e et en bas blancs. Il me demande le num��ro de mon service et me pousse dans une grande pi��ce en murmurant: ?On vous attend?.
Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, o�� je ne suis pourtant venu qu'une fois, ayant aper?u les deux autres fois M. Sureau dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur de raisin��, et, dans un coin, un plan-coupe de la ?batteuse-trieuse Socque et Sureau?, avec les m��dailles des expositions.
Lui, il est l��! Vous le connaissez peut-��tre et vous savez que c'est un homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de peau, sous le front.
M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:
--Vous venez de la r��daction? Que fait M. Jacob?
--Il est souffrant.
--Ah?
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